"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».

Marx (L'idéologie allemande)

samedi 30 décembre 2017

AU CARREFOUR DES ANTIRACISMES, le séparatisme est roi


« Surtout ne pas discuter de politique. Et ne pas aborder les problèmes de famille. C’est à la maîtresse de maison de savoir diriger la discussion en évitant de parler de la belle-sœur, du beau-frère ou des gens divorcés. Il faut faire passer le mot avant le dîner ». Nadine de Rothschild


La librairie du drugstore Publicis recèle toujours des ouvrages bizarres. C'est pourquoi j'aime me rendre parfois en haut des Champs, ancien lieu de ma feuille de paye1. On trouve aux côtés des ouvrages pipoles pour mondains, dans un coin tel livre hors norme non publié par les éditions officielles courantes. L'Artilleur fait partie d'un réseau de librairies Decitre existant pourtant depuis 1907. Je suis accroché par un titre bizarre, et dont le contenu sera encore plus bizarre et limité : « Autopsie d'un déni d'antisémitisme » par un collectif d'auteurs où je reconnais Michèle Tribalat et Boualem Sansal. Le quatrième de couverture explique faire référence à un procès contre un certain Georges Bensoussan en début d'année, dont ni moi ni la classe ouvrière ne se souvenaient avoir été marqués. Le type, spécialiste du Mémorial de la shoah, était accusé de (retenez votre souffle) : « délit de provocation à la discrimination, la haine, la violence à l'égard d'un groupe de personnes en raison de leur appartenance à une religion déterminée ». Ouf ! Ce type devait donc être un terroriste de première main à condamner à mort (au moins moralement). Son méfait, dans une polémique sur la radio de Finkielkraut (France Culture, sic!), avoir dit ceci : « l'antisémitisme on le tète avec le lait de sa mère »2.
L'auguste 17 e chambre correctionnelle du Tribunal de Grande Instance de Paris avait-elle besoin de renflouer les caisses de ses avocats pour gonfler aussi pompeusement un membre de phrase émis sur une radio peu écoutée voir pas du tout par les masses prolétariennes ? On se demandera plus loin qui compose cette chambre, politiquement ?
Le quatrième de couverture dramatise donc un procès picrocholin, quoique Bensoussan ait été relaxé une première fois : « A l'instar d'autres procès intentés par les acteurs de l'islam politique, le procès contre Bensoussan a illustré le mésusage de notre droit démocratique au nom d'un antiracisme dévoyé (hum ! Hum!). Il a montré comment des propos peuvent être déformés et tronqués, pour accuser de racisme celui qui dit le réel. Ce procès avait pour objet, ni plus ni moins, que d'entretenir le déni de réalité sur l'antisémitisme d'origine arabo-musulmane, un déni dont les conséquences dépassent le sujet juif et concernent désormais l'identité démocratique de la France ».
« Mésusage de notre droit démocratique » ? Moi pas être concerné d'abord comme prolétaire par ce soit disant droit. Ensuite peut-être que ce cartel d'intellos bourgeois peut dire des choses intéressantes sur cet « antiracisme dévoyé ». Voyons voir.
Quelques soutiens ou représentants de l'exclusivisme de la souffrance juive peuvent confirmer ce que je constate chaque jour de l'expansion de l'idéologie islamiste (et de son soutien irénique par la gauche néo-stalinienne et trotskienne), cela n'en fait pas des amis, surtout pour des proches de l'académicien de radio Finkielkraut souteneur ambigu de l'Etat colon d'Israël. Ce qui frappe dans cette défense collective de Bensoussan c'est qu'on sait fort bien que la meilleure défense c'est l'attaque, et qu'on va élargir le sujet au-delà de la simple provocation du « chercheur » (d'ennuis...), pour nous convaincre qu'il n'y aurait désormais QU'UN PROBLEME MAJEUR : l'antisémitisme d'origine arabo-musulmane ! Et pas le déni de focalisation sur les arabes en général!
Je savais qu'un ancien de la secte CCIF, Marwan Muhammad, avait déclaré en 2011 : « Qui a le droit de dire que la France dans trente ou quarante ans ne sera pas un pays musulman ? Qui a le droit ? (…) De nous nier le droit d'espérer dans une société globale fidèle à l'islam »3. Ni nonplus le grand combattant de l'islamisme sur les plateaux TV gardés par les flics, Mohamed Sifaoui : « … Certaines chapelles, comme l'obscur Collectif contre l'islamophobie (CCIF)4, profitent du climat ambiant, de la naïveté ou de la lâcheté des responsables politiques et de la crédulité de quelques musulmans, pour entretenir un malaise dès qu'un débat légitime doit s'installer sur des thématiques liées à l'islam ». Cette secte pratique le chantage à l'islamophobie, terme creux inventé comme Hitler inventa la croix gammée.
Boualem Sansal, qui est traité comme un collabo de l'impérialisme par les fachos des sectes
islamistes, est plus culotté de Sifaoui : « Dire que l'islam est incompatible avec la démocratie, c'est simplement répéter ce que le dogme islamique lui-même dit et ce qu'enseignent les autorités religieuses. Au regard du musulman, la démocratie est une bida'a, une innovation impie, fortement condamnée. Il n'y a de pouvoir que celui d'Allah » (p.40). Je suis emmerdé à cet endroit car je suis plutôt d'accord avec le musulman anonyme et pas avec le bon élève Boualem : la démocratie bourgeoise est en effet une fumisterie, mais moi je n'ai pas besoin d'Allah mais d'un humain nommé Karl Marx.
Michèle Tribalat a aussi un côté fayote. La liberté d'expression n'a pas été mise en danger par le micro procès contre Bensoussan. La fumisterie de l'interprétation dominante de la liberté d'expression a été réaffirmée. Le système bourgeois ne défend pas, démocratiquement, la liberté de pensée (ou de penser) mais la liberté de croire ! Nuance : croyez ce que vous voulez bien chers frères en démocratie ! Vous avez le choix parmi le panel des nombreuses supercheries religieuses, mais continuez à tolérer l'intolérable mais à ne pas vous mêler de ce qui est intolérable chez votre voisin !
Alain Finkielkraut, pipole intello souvent crucifié à droite ou pire, fait pourtant souvent de forts subtiles remarques : « Nous avons vécu dans le mythe réconfortant selon lequel le raciste n'avait qu'un visage. Celui de Dupont la Joie. Les cibles étaient les juifs, les arabes, les roms, les noirs. Tout cela a explosé. Il existe toutes sortes de racisme et d'antisémitisme. D'où le secret. Quand l'antisémitisme est français, on ne fait pas les délicats. En revanche, dès qu'il s'agit d'un antisémitisme non prévu au programme, l'idéologie s'affole et montre les dents » (p.65). Et c'est vrai qu'il y a pléthore de Nacira Guénif pour nier tout racisme ou antisémitisme des pauvres de banlieue, mais qui, en même temps, sont capables de dériver et glisser vers la mise en accusation de tous les juifs à cause des méfaits de Tsahal. L'indépendance rêvée de la Palestine sert de bouillon de culture à tous les intégrismes islamistes. Mais là encore, je suis emmerdé. Lorsque Nacira Guénif définit un « ressentiment reposant sur un sentiment d'abandon », elle touche à l'ambiguïté de l'accusation à tout bout de champ d'antisémitisme. Il faudrait que tous ces juges gauchistes maîtres censeurs lisent Proust pour approcher les ressorts contradictoires de l'esprit humain (je ne parle pas d'âme). Condensé de chimie et d'électricité, notre cerveau n'est pas une nappe blanche, ni un dîner de gala comme aurait dit feu Mao. Il est habité parfois de pensées incohérentes, de ressentiment, parfois habité ou envahi par des fantasmes peu amènes voire mortifères. La raison n'a pas toujours raison de nos impulsions profondes. En réalité, cent ans après la justice bourgeoise n'a toujours pas revu sa législation arriérée et rigide à la lumière de Freud, pour juger des motivations impulsives ou réfléchies des réactions hominidées, des réflexes qui échappent à l'entendement du premier concerné . Croyez-vous que le plus vertueux des antiracistes n'est pas au cours d'un séjour prolongé dans le métro passé par vingt secondes d'impulsion raciste, qu'il a toutefois immédiatement combattue en pensant au calvaire de Nelson Mandela ou d'Anne Frank ? Cette grosse femme noire qui, à la queue chez Tati, s'en prend violemment à la « bougnoule » qui vient de la doubler à la caisse, ne mérite-t-elle pas d'être envoyée devant l'auguste 17 e Chambre correctionnelle pour « délit de provocation à la discrimination » et offense au civisme requis à la queue d'une caisse embouteillée de tout supermarché ?
Moi-même, je reconnais passer par des phases où je suis trop gentil, des fois totalement con, voire impulsivement un poil antisémite ou raciste (ce que je me charge de corriger moi-même), ou victime d'un réflexe conditionné. Je peux parfois « manquer d'intelligence », être bête comme mes pieds, jamais obtus (le doute est toujours présent), mais cela ne handicape pas ma faculté de me reprendre, raisonner avec du recul et de faire la part entre des idées débiles qui sont venues parasiter mon for intérieur et de me relever avec des conceptions respectables et qui me valent l'amour de mon prochain5.
Les inepties d'un cerveau déréglé peuvent se lire pourtant dans nombre d'articles de presse de nos jours ou dans des livres que la « justice » ne se soucie point de poursuivre, embouteillée qu'elle est paraît-il, mais soucieuse de faire avancer les dossiers qui sont plus porteurs pécuniairement. On empêche certaines librairies de vendre le Mein Kampf imbitable d'Hitler, par contre l'éditeur gauchiste de la Fabrique, peut étaler partout un brouet raciste et antisémite plus ou moins rédigé par une certaine Houria Bouteldja, égérie des indigents de la République.
Bensoussan pouvait postuler au rôle de lanceur d'alerte (cf. Ses banlieues perdues de la République) mais il eût fallu qu'il fût neutre. Or c'est un des responsables des études sur la dite shoah, exclusiviste, négatrice de la primauté du massacre impérialiste, une des théories américanophiles qui servent à faire oublier qu'une partie des capitalistes ricains ont financé le nazisme à ses débuts et continué à commercer avec lui. Les magistrats néo-staliniens et gauchistes ne sont pas dénués de tout subconscient politique au point de rater l'occasion de régler des comptes, à façade antiraciste, comme un clin d'oeil de l'Etat français aux anciens colonisés maghrébins toujours principaux clients obligés de la métropole. Le procès Bensoussan n'ébranla point la sérénité intérieure antiraciste française, ne fut pas un déni d'antisémitisme mais une opération politique de charme à l'international. Il ressortira d'ailleurs sous peu dans une programmation très politique.
Avec la contribution qui est titrée « les tartuffes de l'antiracisme », on pourrait croire que les amis de Bensoussan, viennent s'aligner sur nos dénonciations de marxistes maximalistes, jusqu'au concept faux d'islamophobie6. Du tout, on y cause de « manipulation sémantique », d'une « métaphore inculpée ». L'antisémitisme serait la perpétuelle épée de Damoclès qui expliquerait de nos jours toutes les dérives racistes, mortifères ou totalitaires ! Exit le monde décadent du capitalisme ! Exit les causes véritables des guerres. La faute à l'antisémitisme s'il faut faire garder l'entrée des églises chrétiennes par des soldats armés de mitrailleuses ? La faute à l'islam ou au racisme si des chrétiens sont régulièrement massacrés en Egypte ou des musulmans au Pakistan ? 7

EFFLUVES D'ANTISEMITISME et fausse rationalité judiciaire

Les défenseurs mordicus de Bensoussan se tirent une balle dans le pied par leur fixation sur un antisémitisme arabo-musulman. D'abord parce que la formule « tété au sein maternel » est parfaitement idiote. Nos chers cailleras des familles monoparentales ne tètent pas longtemps et sont plutôt abreuvés au crétinisme de rue par une fixette sur les rumeurs des « réseaux sociaux » ; comme tel simple harcelé sur face book, leurs délires ne proviennent pas du sein maternel ou de leur origine arabe mais de ce que le nec plus ultra de la technique informatique (US) leur vomit8. Ensuite l'antisémitisme moderne est surtout européen et reste un fantasme collant dans l'inconscient français (donc prégnant sur ses ex-colonisés), lequel, dans la durée, est certainement plus antisémite que celui qui végète entre arabes et juifs, qui, eux, savent que de toute manière ils sont tous de racine sémite.
L'idéologie de tradition antisémite est certainement l'idée la plus réactionnaire que radotent les défenseurs de Bensoussan, à la suite d'ailleurs des chauvins comme Sternhell qui avait inventé une tradition antisémite française. C'est bombarder le passé avec des concepts d'aujourd'hui. L'attitude dominatrice envers les colonisés au XIX e siècle ne peut pas recouvrir l'accusation de racisme comme aujourd'hui. Il n'y a pas un racisme ou un antisémitisme équivalent à toutes les époques. C'est même une duperie de parler du racisme du coran. A l'époque ils se combattent entre factions et sectes religieuses avec des arguments létaux et des métaux ; ce sont des arguments belliqueux qui ne sont pas du même ordre que ce racisme excluant et rabaissant de l'époque contemporaine, dont l'échantillonnage s'étend de la couleur noire nazie à d'étranges coloris antiracistes.
L'évocation des commémorations pour Charlie Hebdo, et du ridicule burkini juste après la tuerie de Nice veulent faire appel au civisme français. Mais on s'en fout du civisme français. J'ai affirmé dans ce blog ne pas me considérer Charlie. Les enterrements d'union nationale impuissance m'ennuient. Et les provocations comme l'invention du burkini aussi. Tarnero a raison de conclure cependant : « Au bal orchestré par le CCIF, les faux-culs de l'antiracisme, la LICRA, le MRAP, la LDH, SOS racisme, seront sur la piste » (p.92). Il eût fallu aussi s'interroger sur les motivations financiaro-politiques du tribunal parisien, et sur le mystère renversant que toutes ces sectes humanitaires rétribuées par nos impôts se rangent en ordre derrière une autre toute petite secte, raciste et facho. Peut-être faudrait-il comparer avec la poignée de main à Montoire ? Ou à la guerre entre Trump/Poutine et le clan US Clinton/mafia financiaro-pétrolière ?

QUI SONT LES MAGISTRATS ANTIRACISTES ?

Encore un titre alléchant d'une certaine Barbara Lefebvre : «L'antiracisme » une vieille lune qui ne
Nadine de R. dévoilée mieux qu'un magistrat
sait plus à quel saint se vouer » . Et elle va nous révéler qui sont les accusateurs qui mettent en cause « l'identité démocratique de la France :
« Si l'on doit se féliciter que le CCIF existe, c'est pour une raison et une seule : faire apparaître publiquement les lâchetés de l'antiracisme à géométrie variable qui prévaut depuis l'institutionnalisation de cette noble cause. Avec la création de SOS racisme en 19849 signifiant la mise sous tutelle idéologique par la gauche caviar mitterrandienne de la lutte contre le racisme, l'antiracisme a suivi la pente fatale à toute doxa : il s'est fossilisé, ridiculisé par ses aveuglements sélectifs, il a fait le lit de ses ennemis (…) Est-il d'ailleurs si étonnant qu'on retrouve dans les rangs des idiots utiles de l'islam politique certains nostalgiques du totalitarisme communiste ? Ils partagent en effet les mêmes méthodes d'intimidation et de disqualification de leurs adversaires idéologiques, et pour certains gauchistes tout vaudra mieux que s'allier aux bourgeois laïcards. Au début de la guerre (mondiale), les communistes français préféraient déjà la neutralité stalinienne (qui n'en était pas une comme on le sait) en mettant dos à dos le nazisme et le capitalisme américain pour justifier de ne pas prendre parti ! C'est la même rengaine aujourd'hui où l'islamisme n'est condamné par les gauchistes qu'à condition d'y voir l'expression d'une souffrance due à l'impérialisme occidental (américano-sioniste de préférence) (p.94). Fort bien dit, mais cela fait des années que je dis que les gauchistes sont au pouvoir, mêlés à la bourgeoisie classique et ne laissant que quelques figurants sans importance en opposition de carnaval dans les sectes NPA, LO et lambertologues collabos. Le texte de cet auteure contient de nombreuses pépites sur la manière de gouverner (et de manipuler) en France grâce à tous les amis du pervers Tariq Ramadan et de la girouette Sifaoui, des indigents de la République, et la liste est longue, il ne faut pas oublier les assocs frauduleuses pour la déradicalisation. Oui il apparaît nettement que l'antiracisme bcbg a supplanté le vieil antifascisme. Oui il existe non pas un racisme d'Etat mais un antiracisme d'Etat, père de toutes les confusions et amalgames. La dame perd son temps à défendre Bensoussan et l'identité de la France. Elle fait l'impasse sur le fait que toute cette théorie antiraciste n'est qu'un vulgaire produit des identitaires américains, qui ont trouvé un meilleur et plus pervers concept que le fascisme (mort) pour dissoudre la lutte des classes.


UN ARRIERE-FOND POLITIQUE FRANCO-ALGERIEN ?

Un certain Olivier Geay veut digérer le lait de sa mère en abordant une autre hypothèse, plus machiavélique, mais pas idiote, concernant la mise en scène du procès Bensoussan. On y rencontre un autre mot à la mode chez les esthètes et les soldats gauchistes : « essentialisation » (= enfermer le quidam dans ses origines ou l'enfermer dans une case). Quel lien avec l'Algérie ?
Sifaoui ment, nous dit cet auteur, en laissant entendre que l'antisémitisme en Algérie « serait apparu avec l'émergence des mouvements islamistes dans les années 1980 », car i ne faut pas oublier « l'importance de l'antisémitisme au sein du mouvement national algérien (à l'exception de Messali Hadj) ». Ensuite, « pour comprendre d'où parle Sifaoui », l'auteur nous fait faire un détour par la « sale guerre » de 1997, « dans un contexte où nombreux sont ceux qui s'interrogent sur le rôle exact des forces spéciales du régime ». On apprend que le général Khaled Nezzar, premier dirigeant de l'armée algérienne, a fait citer un certain journaliste nommé Mohamed Sifaoui... Curieux que celui qui se présente comme le premier opposant au régime des généraux « accepte de témoigner pour le premier d'entre eux » ! On passe ensuite au témoignage De Mohammed Samraoui10, ancien officiers des services de renseignements algériens, qui raconte comment le pouvoir a instrumentalisé la tendance salafiste la plus radicale et les détails de comment « la sécurité militaire algérienne mit sur pied de faux maquis islamistes lesquels accueillirent en revanche les plus fanatiques des militants islamistes » (p.127). L'Etat algérien recrute en parfaite connaissance de cause (si je puis dire) les pires brutes islamistes « dans le dessein de frapper et d'impliquer la France dans la guerre civile ». L'auteur ne développe pas sur le fait que nos « dirigeants » gouvernementaux le savaient et que tous le tairont toujours en complicité avec la mafia gouvernementale algérienne, because intérêts commerciaux mutuels et indéfectibles, au nez et à la barbe de nos gentils antiracistes tierspleureuses tiermondistes.
Du coup on a perdu Sifaoui en route.Et l'auteur n'en parle plus. Il faut donc croire que si Sifaoui a retourné sa veste de royal accusateur de l'islamisme pour se retourner contre le « raciste » Bensoussan, c'était pour changer de conversation, nous convaincre que l'Etat algérien était plus complice des terroristes alors que l'Etat « juif » qui, lui, est une blanche colombe.
On s'en tiendra ici en définitive à un des derniers textes, lettre au président de la LICRA où Muriel Pill met le doigt, sans vraiment s'en rendre compte, sur la fausseté de l'argument raciste et sur l'exagération de l'antisémitisme, promouvant le pauvre Bensoussan au rang de lanceur d'alerte :
« Quand ouvrirez-vous les yeux et reconnaîtrez-vous que les Arturo Ui dont Brecht a démontré la Résistible ascension sont à l'oeuvre ici même et répandent leurs idées séparatistes (souligné par moi), mortifères, dans des manifestations, des tribunes, des vidéos, des cassettes, des tweets, et autre camp d'été « décolonial » (sic) interdit aux non-racisés (resic). Qui stigmatise ? » (p.157).


Quelle insanité! L'islamisme n'est pas un remake du nazisme, mais bien plus son inspirateur amaigri. Le chef de la secte LICRA n'est certainement pas plus aveugle que nous sur les divers compétiteurs en lice, ni sur l'expansion islamique. On compte tant de sectes politiques de droite, de gauche, religieuses, athéistes, baptistes, gauchistes alternatifs et alternants, gauche identitaire, droite identitaire, qu'il est ridicule de se focaliser sur la seule secte à la folle Houria, et qui plus est pour dévier d'une certaine arrogance des animateurs du Mémorial de la shoah, enfin en espérant nous rallier pour demander justice dans un procès qui dépasse le simple accusé, masquant de tragiques visées prosaïquement politiques et impérialistes. Le fond de l'affaire est incompréhensible, même pas à l'aune de l'antisémitisme, sauf si l'on jette un œil en terre ibérique, vers ce séparatisme catalan qui manifeste si bien l'éclatement qui gagne des régions entières du monde capitaliste, comme un repli frileux d'escargot qui ne voit venir que la tempête et l'impossibilité d'inventer un nouveau monde.



NOTES INDISPENSABLES ET PENSEES


1Mon premier job était crêpier à la tour Eiffel. Je fus viré après le 14 juillet 1969, parce que, agrippé aux grilles du deuxième étage j'avais chanté l'internationale avec mon tablier de cuistot. A l'époque le drugstore Champs Elysées était couplé avec la tour Eiffel. Mon patron était Marcel Bleustein-Blanchet. Mon père avait été pistonné responsable à l'étage du magasin de confiserie par le député UDR Jean-Pierre Vigier, ancien résistant comme Bleustein-Blanchet, et comme mon père dont ils connaissaient le passé de fondateur d'un maquis auvergnat. On ignore que la droite bourgeoise est souvent pourvoyeuse d'emploi à discrétion, comme la gauche... ce qui explique la fidélité d'une partie des électeurs.
2Loin d'être spontanée cette petite provocation, qui peut laisser supposer que les arabes sont tous antisémites, était bien préparée puisque Bensoussan l'avait fait précéder d'une déclaration analogue d'un sociologue algérien, Smaïn Laacher, se protégeant ainsi de l'accusation crétine d'islamophobie puisque s'appuyant sur un avis... d'arabe. En vérité, Bensoussan ne faisait que produire ainsi ce qui est souvent tété dans certaines familles juives ou israéliennes, c'est que les arabes sont des crétins. Atavique et non biologique ou viscéral n'est-ce pas ? Atavique désigne le culturel, et viscéral, qui dépasse la raison, plaida Bensoussan.
3Sur ce point, le type avait pourtant raison... d'espérer. Rien ne m'empêche, moi, ni la justice de classe ni ce quidam ni Finkielkraut de penser que dans trente ou quarante ans les frontières nationales auront disparues et qu'on entamera la première phase de la société communiste.
4Mieux connus sur mon blog comme « indigents de la République ».
5Simone Signoret a dit un jour que, concernant justement ces idées bizarres qui viennent en nous malgré nous dans nos petites têtes, comme des effluves racistes ou des relents d'antisémtisme, il faut être très rigoureux dans la vie privée familiale face aux enfants. Et donc se retenir de tout ce qui vous passe par la tête. A ce point de vue, j'ai tout maîtrisé face aux divers enfants que j'ai élevé, et contrôlé les inepties ; il faut dire que j'ai eu la chance de n'avoir que des enfants intelligents. Ma perception des inepties dans l'intimité commença très jeune. J'ai toujours éprouvé de la compassion pour l'étranger abandonné, quelle que soit la couleur de sa peau. Je méprisais autant les expressions « crouillas » (pendant la guerre d'Algérie) que « youpins ». Pourtant ancien résistant, défenseurs des juifs persécutés pendant la guerre, mon père voyait des « youpins » partout dès qu'il se produisait un scandale financier ; mai 68 était un coup monté des « youpins ». Cela me choquait de me sentir méprisant... à l'égard de mon propre père. Dans la famille au fin fond d'un bled lozérien a débarqué un jour un beau-frère libanais qui se mit à expliquer à mes petits neveux qu'un livre expliquait TOUT : les protocoles des sages de Sion. Ma fureur fut à la mesure du sentiment d'impuissance que l'on ressent à chaque fois que les vieux clichés reviennent faire les beaux et vous narguer : « va-y démystifie moi une fois encore ! ».
6Je ne suis pas islamophobe parce que je ne craint pas l'islam. L'islam m'emmerde, comme tant d'autres idéologies qui croupissent grâce au capitalisme, je suis donc islamo-hostile de fond, mais je ne place pas cette hostilité sur le plan du racisme ou de l'antiracisme, mais sur celui de croire ou ne pas croire, et surtout de ne pas emmerder systématiquement les autres avec ses propres croyances.
7La plupart des attentats, sous couvert de vengeance religieuse ou de folie islamique (avec des dérapages individualistes nihilistes) servent les politiques des Etats les plus puissants. Cela ne signifie pas que, comme par le passé, les exécutants ne soient pas habités par les pires arriérations, meurtriers de l'Irgoun ou du FLN. Tarnero rappelle justement ce qui ne fait pas honneur aux « libérateurs nationaux », et sur lesquels les trotskiens font silence : « La guerre d'Algérie a fait oublier les pogroms arabes, les liens du nationalisme algérien avec le nazisme, car la juste cause de l'indépendance primait sur les bavures racistes de FLN. Inscrit dans le giron progressiste du tiers-mondisme, le signifiant « arabe » éclipsait les parts d'ombre régressive de l'islamisme » (p.84)
8L'ignorance crasse de cette réalité se trouve en page 151, dans la contribution d'une Muriel Pill. L'IFOP a travaillé à partir de l'idiote question suivante : « Comment des français de culture musulmane construisent-ils leur perception des juifs ? ». Question ridicule et typique d'ânes académiques ! Menée avec les pires clichés, l'enquête obtient les réponses qu'elle voulait par ses questions ! Toujours les mêmes affabulations sondagières générées par le pouvoir de maintenir... dans l'ignorance et l'obscurantisme démocratique.
9Cf . L'immigré fataliste et sa religion policière (2012, ed du pavé). Je suis modeste en général, mais je trouve que certaines formules eussent pu être écrites par moi-même, à moins que ces auteurs ne me les aient repiquées, ce en quoi je leur sais plutôt gré.
10« Chronique des années de sang. Algérie : comment les services secrets ont manipulé les groupes islamistes (ed Denoël 2003).

jeudi 28 décembre 2017

POURQUOI CE BESOIN DE CROIRE... AU TRAVAIL?


dieu vit mon salaire et pleura
« L’ouvrier qui a porté sa propre peau au marché ne peut plus s'attendre qu'à une chose, à être tanné » Marx

« L'ancien mode d'exploitation féodal ou corporatif de l'industrie ne suffisait plus aux besoins qui croissaient sans cesse à mesure que s'ouvraient de nouveaux marchés. La manufacture prit sa place. La moyenne bourgeoisie industrielle supplanta les maîtres de jurande; la division du travail entre les différentes corporations céda la place à la division du travail au sein de l'atelier même. Mais les marchés s'agrandissaient sans cesse : la demande croissait toujours. La manufacture, à son tour, devint insuffisante. Alors, la vapeur et la machine révolutionnèrent la production industrielle. La grande industrie moderne supplanta la manufacture; la moyenne bourgeoisie industrielle céda la place aux millionnaires de l'industrie, aux chefs de véritables armées industrielles, aux bourgeois modernes ».
Manifeste communiste

« Le travail est la mise en jeu de toutes les richesses et de toutes les forces naturelles ou artificielles que possède l’Humanité dans le but de satisfaire tous ses besoins. » Auguste Comte


De la religiosité pendant le travail ?

De la division du travail à la division religieuse dans le travail

Avis à tous ceux qui croient à la disparition du travail, je n'y crois pas. Et contrairement à ce que mon titre pourrait laisser à penser il ne sera pas question dans cet article d'une croyance au travail, mais de la nécessité de penser à autre chose qu'au travail, pendant le travail et hors du travail. Vous ne trouverez pas non plus d'élucubrations sur le remplacement des hommes par des « machines intelligentes » ni de l'intérêt de la productivité nationale à l'horizon 2018, quoique je regrette qu'on n'ait point commémoré Octobre 17 par un remake d'ampleur honorable cette année écoulée. Le travail reste central dans la société mais il n'est plus central pour la majorité des prolétaires, alors même que nous n'avons pas changé le monde pour une société plus évoluée... La division du travail base de la division1 entre classes sociales... Le travail comme activité libre pourrait exprimer le développement des libres capacités des individus leur permettant de se produire comme sujets singuliers dans un monde de partage sans frontières et sans argent... mais ce n'est pas le cas en ce monde-ci.

L'antiquité, puis le Moyen Âge et enfin la période moderne ont accordé une place variable au travail. Du mépris du travail considéré comme réservé aux esclaves, au servage, puis à la naissance du salariat et à sa généralisation à l'époque actuelle, le travail est envisagé comme périssable ou même un perpétuel lieu d'aliénation. Il a été une obligation. Il est parfois aujourd'hui une distraction ou une denrée rare. Il peut être constitutif de soi comme répulsif pour la santé mentale. La diminution du temps de travail n'est plus devenue un objectif urgent ou nécessaire du si vieux mouvement ouvrier comparé au besoin de réorganisation de la vie en général. Pourquoi le religieux revient-il s'en mêler ?


LE TRAVAIL NE PEUT PLUS ETRE AU COEUR DE LA SOCIETE ?

(le livre de Denis Maillard : Quand la religion s'invite dans l'entreprise)

« Ce sont les lois Auroux d'août 1982, qui introduisent formellement les « libertés personnelles » dans l'entreprise privée, où régnait jusqu'ici la subordination au pouvoir patronal » (Maillard p.105)
 400 francs pour tous, 5e semaine accolée aux congés, 30 minutes pour le Ramadan ; nous voulons être respectés ! », ce slogan brandi sur une banderole des grèves du printemps 1982, résume la complexité du fait religieux en entreprise; mais pas encore les à côtés pathologiques et asociaux tels que le refus de serrer la main aux collègues femmes ou la généralisation de l'uniforme islamique pour les femmes. Comment dans un conflit social en est-on venu à aligner une demande personnelle sur les revendications liées aux conditions de travail ? Pourquoi la religion a-t-elle été avancée à l'époque comme un élément constitutif du respect de la dignité de l'ouvrier immigré ? Ou d'origine immigrée ?
L'islam est d'abord, pour l'époque moderne, « une religion issue de l'immigration »2, et cet islam des années 1980 « est essentiellement ouvrier »3. Maillard aborde l'islamisation, non pas sous l'angle idéaliste habituel mais comme une donnée liée « au cœur des transformations du travail puisque la crise et la désindustrialisation vont le (le monde industriel ouvrier) frapper de plein fouet et renvoyer brutalement ces croyants à la catégorie d'étrangers » (p.143). Sous l'angle de la diversité d'abord, une théorie de la gauche bourgeoise, la religion fait un « retour » dans l'entreprise, car elle y avait déjà été présente par exemple sous sa forme chrétienne à la fin du XIX e siècle. La réislamisation des « descendants d'immigrés » va se faire sous l'angle d'une « individualisation de la croyance », « qui est particulièrement bien adaptée aux mutations du travail contemporain, mais qui paradoxalement en souligne les limites ».

Le premier à s'indigner de cette immixtion de la religion en entreprise est le ministre du travail Jean Auroux ; en février 1983 il déclare : « Je m'oppose à l'institutionnalisation d'une religion, quelle qu'elle soit, à l'intérieur du lieu de travail (…) « Lorsque des ouvriers prêtent serment sur le Coran dans un mouvement syndical, il y a des données qui sont extra-syndicales (…) Un certain nombre de gens sont intéressés à la déstabilisation politique ou sociale de notre pays parce que nous représentons trop de choses en matière de liberté et de pluralisme ».
Les grèves « pour la dignité » des ouvriers majoritairement musulmans en 1982, Citroën à Aulnay, puis Talbot à Poissy et à Renault Billancourt, mettent en avant cette curieuse revendication que nous ne voyons même pas poindre à l'époque, nous les petits groupes du maximalisme toujours en soutien aux revendications « immédiates » (salaires, horaires, etc.) mais pas immédiatement religieuses. L'auteur exagère de présenter ces grèves comme « mai 68 des immigrés », ce qu'elles ne sont pas plus que des « grèves saintes » que soutient la CGT (dont les 30 minutes pour le ramadan). On n'est pas loin des ouvriers polonais agenouillés dans les usines de Gdansk en 1981 ; les meetings sont entrecoupés de prières qui ont lieu sur les parkings des usines occupées. On n'a rien vu de tout cela, focalisés que nous étions sur les principales revendications immédiates et sur les violences à Poissy en particulier. Confondre dignité de prolétaire et religion aurait dû nous mettre la puce à l'oreille. Même le premier ministre Mauroy, qui finira par autoriser des salles de prière à Billancourt, tente de résister à cette nouveauté, « la dignité religieuse en entreprise », et il n'a pas tort de voir des travailleurs immigrés « agités par des groupes religieux et politiques qui se déterminent en fonction de critères ayant peu à voir avec les réalités sociales » (p.152).

Les grèves jusqu'ici, comme la communale, avaient plutôt servi comme facteur d'intégration à la conscience de classe. Le travailleur d'origine étrangère, italien, espagnol ou maghrébin, se trouvait souvent être le plus remuant et le plus déterminé dans le « combat de classe » avec ses « camarades de classe ». Même la gauche stalinienne est dépassée par l'événement. Feu le ministre Jack Ralite, pas encore gagné à la théorie fumeuse de l'antiracisme, défend encore l'idée que la meilleure solution est l'aide au retour au pays face aux plans sociaux massifs dans l'industrie. L'action unanimement décriée par tout le monde du maire PCF de Vitry, qui avait tenté de se débarrasser d'un foyer pour travailleurs maliens, est encore dans les mémoires. Penser limiter l'immigration, alors que le PCF voulait limiter les ghettos et exiger que les communes de droite prennent leur part pour accueillir, c'était encore à l'époque « faire le jeu du FN ». De ce moment date l'intronisation de l'accusation de « racisme », avant c'était plutôt « facho » ou « réac ». Maillard résume assez bien le tour de passe passe réalisé par l'idéologie bourgeoise, capable de se renouveler constamment : « Il est impossible d'enchâsser la question migratoire dans la question sociale, car, déjà, les ouvriers immigrés sont vus comme des étrangers en proie à des discriminations raciales plutôt que des travailleurs aux prises avec les conséquences de la crise économique ». Or, c'est une créature du parti gouvernemental (socialiste) qui va introniser la nouvelle idéologie ad hoc pour les jeunes révoltés, SOS racisme qui s'arroge d'incarner les « banlieues rebelles » et antiracistes. La marche des beurs, dont l'auteur ne nous dit pas qui l'organisa en sous-main, n'est pas un échec, ce sont les fonds baptismaux de l'antiracisme bobo, dont toute la presse s'extasie. L'ancien travailleur immigré, plutôt combatif et désintéressé, va laisser la place aux jeunes réislamisés et « fiers de leurs origines ». La dignité aura été replacée hors du travail mais pour y faire un retour en force. Le mouvement de complaisance étatique et de reconnaissance des « différences » par les gouvernements successifs est évidemment à la traîne des événements internationaux, depuis l'Iran jusqu'aux apologies de la multiculturalité depuis les Etats Unis et les pays anglo-saxons. Avec l'effilochement de la croyance en Moscou la gâteuse, dès avant la chute du mur de Berlin, la bourgeoisie mondiale n'aurait-elle pas anticipé l'intérêt de favoriser le retour du religieux ? L'auteur ne nous répondra pas puisqu'il demeure dur le terrain franco-français comme si ce retour du goupillon n'avait été qu'hexagonal.

Il note cependant que c'est bien la propagande pour une société multiculturelle des gays aux musulmans par les élites de la gauche bourgeoise qui font de « l'épanouissement de la question religieuse au travail », « l'enfant improbable de ces politiques de diversité », résultat « d'un demi-siècle de subjectivation et d'individualisation de la relation au travail ».

La plupart des transformations du travail seraient, selon cet auteur, une réaction au choc de Mai 68. C'est donner beaucoup d'importance à Mai 68 pour ses récupérateurs superficiels. L'abandon du modèle fordiste du « travail à la chaîne » est tout autant la conséquence des manifestations de la fin des sixties à Berkeley que des milliers de grèves partout dans le monde. C'est le néolibéralisme qui triomphe dans les années 1970 pas la théorie bolchevique. On peut dire que Mai 68 a ridiculisé les traditionnelles revendications salariales des syndicats, prônant à la fois amélioration des conditions de travail mais surtout besoin de consommer et de s'épanouir « hors du travail ». Le néolibéralisme transforma aussitôt ce besoin en « aspirations de l'individu au sein de son travail ». Mai 68 posait confusément à la fois la transformation et la fin du travail, on ne peut par conséquent lui faire porter le chapeau de l'individualisme en régime capitaliste ou du désir de prier au travail. Le néolibéralisme, avec le prurit consumériste, met fin à la séparation vie privée et vie professionnelle. L'individualisation de la relation au travail – on est reçu un à un aux bureaux de chômage – met fin au temps où les prolétaires embauchaient aux mêmes heures, où les augmentations étaient collectives. Mieux que les syndicats corporatifs étouffoirs de la conscience de classe, le néolibéralisme parvient à émietter complètement la conscience ouvrière. L'ambiance du travail envahit la sphère domestique ; jamais dans l'histoire autant de salariés n'ont été victimes de longues dépressions où se chevauchent humiliations au travail et échecs personnels, de suicides et de désespérance. La flexibilité a généré la psychologisation du travail ; la surveillance des chefaillons n'était pas vécue comme harcèlement, l'envie de cogner un chef brutal a mué en « risques psychosociaux » (= meurtres de collègues). Le travail n'est plus qu'une expérience individuelle où l'on espère la promotion de son... intimité !
L'auteur parle d'une vague crise d'appartenance, mais nous pouvons en déduire qu'il y a bien une crise d'appartenance à la classe ouvrière, comme classe collective dès lors que le « salarié » en est réduit à ce qu'il croit être un « rapport personnel » à l'entreprise ou à l'entité économique ou industrielle dont il n'est plus qu'un anonyme sous-traitant, qu'on le qualifie de manager, d'ingénieur ou de responsable des commandes. La majorité des prolétaires en France travaillent dans le secteur privé en CDD, et sans jamais avoir le moindre soutien réel des « bastions » du public, où le chacun pour soi règne en maître grâce et avec les divers syndicats.

QUE FAIRE POUR RETROUVER UNE IDENTITE ?

La démarche de cet auteur a donc été très marxiste finalement jusqu'ici, au lieu de faire dépendre la réislamisation de méchants gourous masqués ou du complot terrien de daesch, il ets parti des transformations du monde du travail, le véritable monde terre à terre et contraignant qui permet de prétendre à une vie sociale, quelles que soient nos origines à tous. Maillard en déduit un deuxième âge de la subjectivité. Le premier, car le travail ouvrier même collectif n'a jamais été le nirvana, donnait sens à l'individualité « à travers une adhésion et une inscription dans des collectifs : nation, parti, église, syndicat, association, quartier et, bien sûr, entreprise. On était « les Renault », « les LU », ou on était cheminot, postier, etc. ». Le deuxième âge est plus tortueux. L'individu veut être « reconnu » dans son travail, mais l'amour, la politique et le bénévolat se vivent tous sur le « mode projet » dans la guerre de tous contre tous.Maillard tape juste en disant que la travail connait une crise non pas religieuse mais existentielle ! Il considère que l'on est passé « de l'âge marxiste à l'âge hégélien ». En gros la lutte des classes serait remplacée par la lutte pour la reconnaissance des communautés. Hegel était le grand penseur de la reconnaissance, mais sans changer l'ordre des choses, quand Marx pensait surtout à faire reconnaître la nécessité d'une société supérieure au capitalisme.
« Croire c'est montrer que l'on croit ». L'exhibitionnisme musulman (terme que n'utilise pas l'auteur) n'est pas moyenâgeux mais très moderne. On montre son uniforme de bigot provocateur plus qu'on ne croit à un dieu inventé, comme on montre sa BMW mais pas le listage des années de crédit revolver. Il est ridicule de mettre dans le même sac l'établissement en usine ce Simone Weil au mitan du siècle dernier, cette brillante intellectuelle (compagne de route de notre GCF) était bien venue pour se battre avec le prolétariat universel pas pour prier en usine. L'affirmation musulmane en entreprise n'est qu'une recherche de l'affirmation individualiste, dans le prolongement des modifications du monde du travail, qui fait croire qu'il tient compte désormais des désidératas individuels concédant qu'il les avait tant méprisé auparavant, mais finalement méprisant dix fois plus le salarié en lui concédant quelques minutes de prière au lieu d'augmentations de salaire. Ce n'est pas le religion qui s'engouffre dans les failles du travail (p.187) c'est le travail qui se sert de la religion pour perpétuer inégalités et hiérarchie des fonctions, où la religion sert de baume au travail en miettes.
La politique d'accommodement religieux, d'essence multiculturaliste néo-américaine, est la vaseline qui permet de faire passer toutes les politiques de flexibilité pour les travailleurs qualifié désormais de « nomades heureux » qui peuvent « multiplier les identités au travail ». La reconnaissance des « identités au travail » recèle pourtant un plus grand totalitarisme, juridique celui-là qui repose encore sur des mesures disciplinaires et une juridiciarisation des conflits au travail. La liberté au travail, c'est bien le dernier mythe putride que le capitalisme moderne aura voulu inventer.
Maillard croit qu'il suffira de tempérer « l'ardeur des croyants » et plaide idéalement pour « la reconstitution de conditions de la vie en commun », « une reconstruction du sens collectif que revêt le monde professionnel » dans « la révolution numérique qui permet de travailler comme on le souhaite, où on le décide et quand on le désire »

Loin de cette conclusion enchanteresse de sociologue idéaliste il nous faut revenir aux réalités économiques du capitalisme. Depuis des décennies, la part du travail (traitements et salaires) a diminué dans le revenu national de tous les pays de l'OCDE, sans que cela implique une dégradation du niveau de vie des travailleurs qualifiés ; quoique le paupérisation touche de plein fouet les prolétaires non qualifiés... Face à la concurrence des pays (émergés, l'INDE va ravir la 5e place à la France l'an prochain) à bas coût de main d'oeuvre, l'Etat s'est désengagé du secteur marchand. Les privatisations ont permis des profits faramineux. Le secteur privé permet toutes les dérégulations salariales et d'employabilité, et réduit à zéro le co-pouvoir syndical. La politique des bras ouverts aux migrants ficelés idéologiquement par la religion de la soumission est tout à fait conforme à cette mutation gigantesque et misérable du développement du travail précaire, sous payé, pour, en effet, produire à bas coûts et sans risque de grèves. Il est prouvé que là où des salles de prière ont été accordées les grèves se font rares ou inexistantes ; singulière postérité des grèves « pour la dignité » de Poissy en 1983. Vivent les migrations et l'islam clament tous les collabos du capitalisme « internationaliste » comme le super révolutionnaire Benoît Hamon, complètement en phase avec le capitalisme concurrentiel français4.

Le monde du travail est dans l'enfer, et, en attendant qu'il fasse éclater tous les particularismes, on peut toujours lire cette fameuse sentence collée au mur dans les entreprises pendant les trente glorieuses :

« Le bon dieu se pencha sur ma feuille de salaire. Et il pleura ».

Parodions enfin en l'actualisant le Manifeste de 1848 :

« L'ancien mode d'exploitation nationalisé ou corporatif de l'industrie ne suffisait plus aux besoins artificiels qui croissaient sans cesse à mesure que s'ouvraient de nouveaux marchés émergents. La mondialisation prit sa place. La bourgeoisie bancaire et industrielle supplanta la machine à écrire et le téléphone filiaire par la transmission informatique; la division du travail entre les différentes corporations céda la place à la division religieuse du travail au sein de la boite même. Mais la crise s'agrandissait sans cesse : le chômage croissait toujours et ni Jésus ni Mohammed ne se manifestaient. La religion en entreprise, à son tour, devint insuffisante. Alors, l'insurrection et la révolution mirent fin à la crise existentielle. Le communisme supplanta le règne du capitalisme; la bourgeoisie totalitaire céda la place aux prolétaires universels, aux femmes libérées, aux enfants du monde émancipé ».
1
2Maillard p.142.
3Ibid p.143.
4Lire : http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2017/12/26/31003-20171226ARTFIG00197-elisabeth-levy-en-matiere-d-immigration-macron-va-bien-plus-loin-que-ses-predecesseurs.php . Le pape appelle à ouvrir grand les bras aux migrants, mais ses délégués tiennent un tout autre langage sur le terrain. J'ai été vérifier à la messe de minuit de l'Eglise Saint Eloi à Paris, l'officiant a déclaré qu'il fallait les aider à se développer « chez eux ». Nuance. Mais les curés n'ont jamais été très forts en économie.

vendredi 22 décembre 2017

TROTSKISTE UN JOUR TROTSKISTE TOUJOURS (2)


Deus ex machina théâtre grec
SUITE DE LA REPONSE A LEQUENNE


« Le sang, même celui des coupables, versé avec cruauté et profusion, souille éternellement les révolutions ». Olympe de Gouges

LES BESOINS DU PARTI GOUVERNEMENTAL OU DE LA CLASSE ?

La grande faiblesse du trotskiste éternel est qu'il part des besoins du parti bolchevique mythifié, pas de ceux du prolétariat, qu'il crève de faim ou n'ait pas de combustible pour se chauffer ? peu importe. Ainsi traiter de Cronstadt ne relèverait que du complot des armées blanches, ainsi que le fit croire le gouvernement bolchevique aux abois. Pour le parti gouvernemental, l'insurrection de Cronstadt le 6 mars est un complot incité par l'armée blanche ; ce n'est que le 17 mars qu'ordre est donné aux soldats de l'Armée rouge de soumettre la garnison des marins. 8000 personnes auraient pu partir vivre en Finlande. Il y aurait eu 527 tués et 4127 blessés, chiffres bien inférieurs à ceux des blancs et des anarchistes. Selon Victor Serge 500 marins ont été exécutés.

Lequenne se targue d'une grande découverte prouvant le complot, celle de l'historien Paul Avrich qui, pourtant, en avait fourni une version critique de la répression du gouvernement bolchevique. La révélation pulvériserait « le mythe de la réaction et de l'ultra-gauche réunies ». N'est-ce pas Saint Pierre Frank qui avait publié les documents prouvant le complot dès 1976 ? Et puis, tragique fausse affirmation, les marins de Cronstadt en 1921 n'étaient plus ceux de 1917 ! Ce qui était l'argumentaire du ministre de la guerre Trotsky, réfugié ultérieurement au Mexique et gêné pour répondre aux journalistes quant à la « tragique nécessité » de la répression à Cronstadt ! Disparition du robuste marin de 17 et spontanément bolchevique qui n'est toujours pas prouvée. La politique du gouvernement bolchevique pendant le « communisme de guerre » avait mené à la désintégration administrative et à un recours généralisé au marché noir et à la corruption. Pourtant Lénine signait toujours des ordres de militarisation des industries en février 1921. L'Etat « ouvrier » ne se souciait donc pas en premier lieu des pénuries alimentaires, et en un sens, quant à sa fonction d'Etat, on ne saurait le lui reprocher car la classe ouvrière doit... pouvoir encore se défendre dans une période transitoire ; gardant son autonomie pour pouvoir combattre avec ses partis communistes cet Etat bâtard, s'il le faut, s'il dévie du but final. L'arrogance du parti/gouvernement atteignait son point culminant dans l'après-1917 au moment même où la menace militaire... s'estompait. L'Etat « ouvrier » qui avait succédé à l'Etat tsariste n'avait pas été confronté encore à une révolte majeure de la classe ouvrière comme ce fut le cas avec les grèves à Pétrograd et avec la mutinerie de Cronstadt.

Quand une série d'arguments assommants ne parvient pas à prouver le caractère petit bourgeois des insurgés de Cronstadt et des grévistes de Pétrograd, alors nos trotskiens modernes militarisés, ou survivants de cette idéologie moribonde, évoquent la situation militaire, car il faut avant tout protéger le territoire de la révolution n'est-ce pas ? Crontadt fait face à la Finlande dans la mer Baltique, vulnérable face à une possible incursion des armées alliées ? N'est-ce pas ?


Les exilés blancs ont essayé d'aider les mutins et le chef principal de la rébellion, Petrichenko, rejoignit les Blancs juste après que la révolte eut été liquidée. Lequenne croit faire triompher la théorie du complot en se référant à la lettre envoyée par Pétrichenko au général Wrangel le 31 mai , bien après la défaite de l'insurrection1. Bien, Petrichenko était un aventurier, et alors ? Le pope Gapone, qui avait préparé le dimanche rouge avec d'autres comparses policiers, n'avait-il pas été courtisé par Lénine parce qu'il entraîna des masses d'ouvriers dans la protestation contre le tsarisme ? Les milliers d'ouvriers qui défilèrent en 1905 n'étaient-ils eux aussi que des petits bourgeois comme les mutins de Cronstadt ?
Encore maintenant, il n'y a aucun argument convaincant que les mutins auraient eu des liens avec les Blancs pendant la rébellion elle-même, ni non plus qu'aucune puissance étrangère n'a même essayé de profiter militairement de la situation2. D'ailleurs Lénine lui-même avait reconnu ceci : " Ils ne veulent ni des gardes blancs ni de notre gouvernement". Les revendications des mutins n'étaient certes pas révolutionnaires, mais avec les grèves au même moment à Pétrograd, elles exprimaient des revendications politiques et sociales d'amélioration d'une situation de détresse économique. Le plus important, et ce qui n'est ni vu par les anarchistes ni par nos lénino-trotskiens, Cronstadt révéla que le premier Etat transitoire, moitié prolétarien (moitié on ne sait quoi), de l'histoire ne pouvait pas être vraiment prolétarien. Là est l'important de cette tragédie. Cette répression ne signifie pas que le parti bolchevique est devenu contre révolutionnaire et qu'il n'y aurait pas besoin d'attendre la proclamation du socialisme dans un seul pays en 1926 pour déterminer la fin de la révolution en Russie. Cronstadt peut être mis en parallèle avec les massacres de septembre 1792 en France, qui ont été certes honteux, mais n'ont pas signifié la fin de la révolution. Le jacobin attardé Lequenne place lui Cronstadt au même plan que la Vendée3. La répression sans véritable concertation, même de prolétaires emmenés par des petits bourgeois était une énorme connerie aux yeux du monde entier (et surtout de l'Allemagne comme on le verra par après) ; une révolution prolétarienne peut pas tirer sans vergogne même sur une masse de « petits bourgeois » (ou pas forcément) sans le payer chèrement pour sa réputation ? En fait le gouvernement bolchevique a été frappé de paranoïa (= peur au sens populaire) face « au péril extérieur » (comme en 1792), peut-être même a-t-il craint d'être doublé sur sa gauche pour l'influence sur la classe ouvrière (comme cela transparaît dans la « maladie infantile ») ? Dans la réalité il n'y avait aucun risque d'invasion militaire, ni la Finlande ni la Pologne n'étaient en situation de rompre la paix avec la Russie. Le résultat de la honteuse répression fût que le gouvernement bolchevique appliqua la NEP qu'il aurait pu appliquer sans tirer sur ceux de Cronstadt, puisque ce sont ces concessions libérales économiques que réclamaient finalement les rebelles, quoique en proposant exagérément de virer tous les bolcheviques.
La politique du gouvernement bolchevique pendant le « communisme de guerre » avait mené à la désintégration administrative et à un recours généralisé au marché noir et à la corruption. L'introduction de la Nouvelle politique économique (NEP) ne put empêcher non plus, par après, une masse de grèves à l'été mais elle bloqua leur extension. De cette façon ce furent les mécanismes du marché, plutôt que le gouvernement, qui pouvaient être rendus responsables de la situation difficile des ouvriers. La famine épouvantable de 1921-22 tua de 3 à 6 millions de personnes et n'aurait pas été empêchée par une application d'une démocratie formelle ou en virant tous les bolcheviques. Néanmoins, la dictature du gouvernement bolchevique avait aggravé les pertes humaines en ne stoppant pas à temps les réquisitions de céréales et en retardant l'appel à l'aide internationale.
Le ministre commissaire Trotsky a argué du fait que le parti bolchevik « a été obligé de maintenir sa dictature... indépendamment des vacillations provisoires même dans la classe ouvrière » ; il y a des vacillations... qui se perdent. Lénine ne promettait pas la lune : "Nous ne promettons aucune liberté, ou aucune démocratie ». Il avait rejeté les recommandations d'un rapport de la Tchéka appelant à la légalisation d'une partie de l'opposition socialiste, et son gouvernement répondit à la réapparition dans tout le pays des mencheviks, des SR et des anarchistes en les arrêtant par milliers, y compris les députés des soviets et d'anciens bolcheviks. L'année (1922) qui suivit la répression de Cronstadt, la justice « bolchevique-gouvernementale » condamna plus de 3.000 ouvriers au travail forcé pour des infractions à la discipline du travail et l'Armée rouge envahit la Géorgie faisant face à hostilité de la majorité de sa classe ouvrière en lutte.
Dans le sillage de la répression de Cronstadt, les recommandations de la terreur rouge pleuvent. En 1922 Lénine recommanda que « l'application de la peine de mort devrait s'étendre.... à toutes les formes d'activité des mencheviks, des SR et ainsi de suite", et que "les tribunaux ne doivent pas interdire la terreur... mais la légaliser comme principe ». Comme dictature du prolétariat on ne peut pas faire pire.
Avant sa mort en 1924, Lénine commença véritablement à manifester de l'inquiétude pour non pas la « bureaucratisation » de l'Etat, mais la propension de la machine étatique à échapper aux mains de ses créateurs et à l'appareil du parti. Bien des trotskiens d'aujourd'hui cautionnent encore le chef d'Etat Lénine dans ses abus dictatoriaux en arguant que la guerre civile avait été si destructive que le prolétariat russe "avait cessé d'exister en tant que prolétariat", et que seul le parti et l'Etat pouvaient encore représenter les intérêts de ce prolétariat disparu. Cependant, même si le prolétariat avait disparu, l'idée de rester au pouvoir sans classe ouvrière contredit tout principe d'auto-émancipation des prolétaires par eux-mêmes.
Au lieu de garder en tête l'isolement croissant de la révolution et ses impossibilités - ponctuée par une série d'escapades militaires inutiles et de mesures économiques ponctuelles et de celles vouées à déchirer un peu plus la société (l'impôt en nature) pour sauvegarder empiriquement un Etat national (ni socialiste ni communiste) dans une ombre de socialisme - Lequenne fonce tête baissée dans la défense de l'Etat déjà plus stalinien que léninien, dans une configuration où c'est le parti qui est happé par l'Etat et pas l'inverse. La personnalisation de la dégénérescence sur la seule personne du maléfique Staline est évidemment l'avatar total du trotskysme.

LENINE ETAIT-IL L'ETAT TRANSITOIRE (raté) A LUI TOUT SEUL ?

J'ai commencé par parler au début de cette deuxième partie de ma réponse à Lequenne, d'une des grandes faiblesses politiques du trotskisme dégénéré : il défend la structure parti comme deux ex machina qui va fabriquer la révolution et une fois que cette structure est au pouvoir, il la défend mordicus comme porte voix d'un prolétariat masse de manœuvre éventuellement disparue comme à Cronstadt. Il est une autre faiblesse, plus lamentable encore, qui est la personnalisation de la politique – autre héritage croisé du stalinisme spécialisé dans l'attaque des personnes – et Lénine par ci et Lénine par là. Ce qui est d'ailleurs conforme aux sagas pastichées par les historiens bourgeois qu'ils ont lu bouche ouverte. Lénine avait fort bien devancé ces dérives interprétatives des historiens psychologues et de leurs lecteurs trotskiens, avec cette formule : « L'Etat est comme une machine qui nous échappe » (cité de mémoire). Avant tous les trotskistes américains parjures devenus féroces fustigateurs du capitalisme d'Etat russe, avant tous les Raymond Aron du siècle dernier, Lénine avait fini par qualifier lui-même cet Etat, pourtant espéré révolutionnaire et prolétarien, finalement de « capitaliste d'Etat » et pas « Etat bureaucratique », formule creuse d'un Trotsky, radotée des millions de fois par ses petits perroquets, qui ne signifie rien puisque de toute façon, depuis l'Etat chinois antique, l'Etat est par nature... bureaucratique !
Trotsky est un as de la tautologie plus qu'un critique utile pour prendre du recul avec l'expérience en Russie. Il s'éparpille en explications sociologiques pour expliquer la dégénéscence, quand ce n'est pas la classe ouvrière qui a disparu aspirée par l'armée rouge, c'est la démobilisation de l'armée rouge qui a développé la bureaucratie. Ben oui, les gradés rendus à la vie civile font de bons contremaîtres, et les inscrits de la dernière heure au parti aussi. Trotsky a été un bon ministre d'Etat mais n'a jamais su organiser un véritable parti révolutionnaire. Il a raccroché au wagon de Lénine en 1917 mais sans Lénine, il est redevenu un simple animateur de sectes. Lequenne lui reconnaît d'autres faiblesses, qui sont pourtant du même ordre, son incapacité à être ferme face aux manigances du clan stalinien, sa bondieuserie d'esprit de parti (que ne pratiqua jamais Lénine toujours iconoclaste) quand c'est l'Opposition ouvrière qui mène le combat.
Signalons au passage que le seul à affronter Staline vraiment et représentant du plus conséquent mouvement maximaliste aux côtés de bolchevisme est qusiment gommé de la scène par Lequenne ; il faut dire que c'est une qualité commune entre trotskiens et staliniens d'ignorer les courants révolutionnaires qui les dérangent et même de les effacer de leur histoire trafiquée4.
Sur la question coloniale, comme son petit-fils Besancenot, Lequenne se garde de rappeler le déroulement du lamentable congrès de Bakou sous les auspices de l'anticolonialisme foireux.
 
QUOIQU'IL N'Y AIT PAS EU DE REVOLUTION ALLEMANDE...

Il n'y a eu ni une ni deux révolutions allemandes, quoique Trotsky se soit imaginé qu'il allait en être le chef, mais une série de tentatives désespérées, désespérées non faute du parti lénino-allemand bis, comme l'ont radoté durant 50 ans les lénino-trotskiens, mais peut-être bien à cause de la répression de Cronstadt. Personne ne vous a jamais suggéré une telle idée, eh bien je la suggère. Bien sûr il n'y avait pas une télévision d'Etat ni internet, mais la réputation des gouvernants bolcheviques avait en bien des endroits atteint la réputation d'un Assad ou d'un Khomeiny. L'échec ne fut pas dû seulement à l'assassinat de Rosa et aux insurrections dispersées et incohérentes dans les divers länders. Déjà à l'époque on était informé de la « situation internationale » sauf dans les bleds paumés de lozère. On nous fait raisonner sur la situation à l'intérieur de tel ou tel pays, la dégénérescence ne se passe qu'en Russie, l'échec ne se passe qu'en Allemagne, etc. Pour donner l'ambiance d'époque, qui n'était pas cet espèce de cocon imaginaire de « vague révolutionnaire » dans lequel nous, encore jeunes maximalistes, avons baigné en tant que bain de conscience de classe dans la perspective de demain, listons ce qui se passe au niveau international, où il n'y a donc pas que la méchante bourgeoisie exploiteuse et les valeureux bolcheviques (je rappelle que Cronstadt c' était en février 1921) :
  • le 25 janvier 1921 la conférence de Paris fixe les réparations dues par l'Allemagne à 226 milliards de marks-or ; l'Allemagne refuse (on imagine que cette exigence de réparations développe la conscience communiste du prolétariat allemand...) ;
  • le 27 février (peu après Cronstadt) à la conférence de Londres pour les réparations les négociations sont rompues par les allemands ;
  • le 8 mars, occupation de Düsseldorf, Ruhrort, Duisbourg par l'armée française (les allemands peuvent comparer avec l'occupation de Cronstadt...)
  • le 20 mars un large mouvement en solidarité avec la révolution... non mais plébiscite en Haute-Silésie, 60% des électeurs se prononcent en faveur du rattachement à l'Allemagne.
  • les 22 et 28 « action de mars » tentative d'insurrection de l'aventurier communiste Max Hoelz, attentats ferroviaires à Ammendorf et Hettstedt, tentative armée du PCA à Halle et Mansfeld ; on imagine le même effet sur la population en général que les années de plomb en Italie, mais pas une ferveur pour une révolution mondiale sympathique comme celle du gouvernement bolchevique à Cronstadt... Le 28 mars, après la répression de l’insurrection à Halle-Mansfeld, le KPD lance un appel à la fin de la grève générale, paralysant l’action. 4 000 insurgés sont arrêtés par l’armée. Politiquement, c'est un désastre pour le KPD, car la moitié de ses adhérents quittent le parti, certains rejoindront le parti nazi qui balbutie encore.
  • le 5 mai, la conférence de Londres ramène les réparations allemandes à 132 Md de marks-or et menace d'occuper la Rhur si les conditions de paiement ne sont pas respectées (tout pour favoriser un paiement internationaliste...).
  • Le 6 mai, accord commercial germano-soviétique (tiens notre gouvernement signe un accord avec celui qui a massacré à Cronstadt!).
  • Le 10 mai, le Reichstag accepte de se soumettre aux exigences des Alliés concernant le paiement des réparations (tiens il existe désormais un mouvement à croix gammée qui croit en nombre plus vite que les communistes amis de Cronstadt martyrisé...).
  • Etc. Et puis le reste. Devant le refus du gouvernement allemand d’entériner les décisions de la conférence de Londres, les troupes françaises, anglaises et belges occupent Düsseldorf, Duisbourg... L’Angleterre taxe à 50% les importations allemandes. C'est aussi une autre façon d'isoler la Russie en favorisant l'isolement... national-socialiste de l'Allemagne. Toutes stratégies de la III e Internationale comme tous les plans de Trotsky n'y pourront rien changer.
Pendant que se déroulent tous ces événements où la classe ouvrière, au niveau international, est systématiquement défaite, et où l'espérance de la généralisation révolutionnaire à partir de la Russie s'estompe, Lequenne nous balade dans la saga du personnage Trotsky, comme si le sort du monde avait dépendu de cet acharnement de la clique étatique à le « tuer moralement », et parce qu'on censure le dernier ouvrage du prophète exclu du gouvernement « soviétique », « Cours nouveau » qui n'est qu'une querelle pour gérer la dégénérescence en Russie, dont se fout le monde entier.


L'APOLOGIE DU GENERAL TROTSKY N'EXPLIQUE PAS LA CONTRE REVOLUTION

Pour Lequenne, la révolution est avant tout une guerre « révolutionnaire », avec armée « rouge », coup d'Etat trotskiste (pur)
Il nous ressert les clichés néo-jacobins : thermidor et bonapartisme. Lequenne sait adapter une autre version de Thermidor, alors que ce concept est inepte dans le cas russe comme l'a démontré Bilan : « c'est un coup d'Etat à l'intérieur du parti au pouvoir ». Mais qui est à l'intérieur de quoi ? Le parti dans l'Etat ou l'Etat dans le parti ? Le parti a été absorbé par l'Etat. On a donné plus tard un coup de piolet à Trotsky mais pas dans les mêmes conditions pour Robespierre. L'analogie historique ne tient pas même si Trotsky se réserve le beau rôle. Il y a eu une révolution bourgeoise politique qui a posé les bases de l'émancipation de la société du féodalisme sans réussir à imposer un régime démocratique, puis continuée par un Robespierre à cheval. La révolution en Russie n'a pas changé le monde (hélas cher Reed) ni affaibli le capitalisme. Elle a été marquée par une restauration de l'Etat dictatorial et une accumulation primitive à marche forcée, dont les dominants contemporains se fichaient, plutôt d'accord en général avec sa diabolisation par Hitler.
La qualification de Staline comme nouveau Bonaparte ne tient pas non plus. Ni général ni pertinent législateur, Staline n'aura été qu'un concierge du capitalisme d'Etat moderne. Pourtant le pabliste Lequenne a tant aimé les coups d'Etat tiersmondistes ! Il en rêve encore : ah si Trotsky avait pu mener à bien un coup d'Etat contre Staline : « ...qui n'aurait pu ressembler en rien au stalinisme »5. Voyez comment il a parcouru la Russie dans son train militaire, comment il ne s'est pas trop exposé à Cronstadt, comment il est resté populaire
Lequenne n'est pas très explicite sur la bolchévisation parce qu'il lui eût fallu mettre en évidence le très net et très valeureux combat des maximalistes bordiguistes alors que les trotskistes d'époque restaient à la traîne, si attachés à l'esprit de caserne du parti et au recrutement forcené, même en gardant les principes dans la poche.
 
DOIT-ON SE FELICITER DES SOUCIS MINISTERIELS DE TROTSKY ?

En suivant l'historiographie de Lequenne, centrée sur le nombril de Trotsky, on se demande maintenant ce qui l'intéresse le plus : la pose de ministre d'Etat ou le propagandiste du communisme qui ne peut exister en Russie. On pourrait dire pour utiliser une expression vulgaire que l'ex-ministre Trotsky, qui conteste les orientations gouvernementales du premier ministre Staline, est grillé. Il s'est déjà usé au gouvernement, comme on le dit de tout politicien bourgeois, et comme ce dernier ne désire qu'y retourner, aux affaires, comme on dit. Trotsky n'est-il donc plus le lutteur internationaliste si brillant des toutes premières années révolutionnaires pour tomber au niveau d'un simple économiste soucieux de la gestion du pays, qui « est préoccupé par le bilan accablant de la situation industrielle du pays » ? Imaginez-vous Marx, ministre de gouvernement, exigeant des statistiques industrielles en Allemagne, ou Blanqui, sorti de prison, et, ministre de la Commune, s'inquiétant de la production des fusils ? Ce n'est pas la peine de se moquer du « socialisme dans un seul pays » pour en venir à raisonner ainsi au niveau d'un seul pays, en se situant ainsi – comme ministre et non pas comme communiste – sur le même plan que les concurrents staliniens gagnant-gagnant. Le rôle d'un membre éminent d 'un vrai parti communiste, qui ne peut s'identifier à un Etat particulier, n'est pas de se soucier de la gestion par l'Etat transitoire, même si le parti peut déléguer tel ou tel économiste, mais de défendre la perspective communiste dont les avancées ne peuvent se mesurer en tonnes d'acier produit.
Le trotskien troisième génération Lequenne enferme Trotsky dans la stature d'homme d'Etat. Nul doute que par rapport à la moyenne à l'époque Trotsky avait des capacités de dirigeant et une intelligence hors pair, mais même au risque de se faire simple commis d'Etat. Il eût fallu choisir. Or il se bat, dans ce qu'il imagine être un nouveau Thermidor, dans le même cadre que le méchant Staline. Thermidor c'est lui au fond, puisque en réalité le Thermidor français ne remet pas en cause initialement 89, mais qu'ensuite Carnot et Napoléon applique la terreur blanche, dont s'inspire bêtement Trotsky lorsqu'il était encore aux manettes du pouvoir.
Son historiographe fan nous enlise à longueur de pages dans le complot stalinien en vase clos, où il n'est plus question ni de l'état du monde ni du prolétariat. Lequenne est incapable d'élever la compréhension du pourrissement sur pied de la révolution, dans l'isolement, ou un autre nom que celui de Staline aurait pu prendre place, où les questions et hypothèses pour gérer un territoire à vocation socialiste sont vouées à des non réponses, et renvoient à une impossibilité.
Toujours à la manière de l'effacement stalinien, de manière oecuménique envers un compère de la mafia lambertiste, Lequenne nous vante le « Staline » de Jean-Jacques Marie, alors que celui de Souvarine reste le meilleur et dépasse celui de Trotsky. La référence à un historien trotskien moderne de seconde main est plus perverse en somme, elle vise à négliger ou à laisser dans l'ombre les critiques de Lénine et Trotsky et leur tapis déroulé pour Staline, c'est à dire les critiques maximalistes européens qualifiés « d'infantiles ».
Il fait passer le sinistre manoeuvrier Zinoviev pour une Sainte Nitouche victime aussi du méchant Staline, qui prend peur et avertit son collègue Trotsky des menaces de mort de l'étoile montante de « l'Etat ouvrier ». On n'a aucune envie de compatir avec les trumvirs, bien qu'anciens ministres de Lénine. Comme pour les Marat et Robespierre, la compassion sentimentale à laquelle on nous convie n'est que de l'histoire réchauffée, abstraite et mythifiée.
Le prolétariat est globalement muselé. Ses Conseils n'existent plus sous un Etat qui se nomme pourtant « Etat soviétique » (expression que Bordiga se refusa toujours à utiliser). Lequenne ne nous émeut aucunement avec la description de la réunion, tardive et factice, des oppositions, toutes bornées aux invraisemblables solutions au bourbier russe.
Et ces « déformations bureaucratiques » de l'Etat-parti, c'est quoi ? Des carences qui seraient amendables ? Réformables ? Quand c'est ce même Etat, comme un tout, qui ridiculise la dictature sans prolétariat.
La pensée trotskienne est limitée à la structure organisationnelle recette, qui vient de faire faillite en Russie et quand Trotsky est et a toujours été incapable de construire une véritable organisation à la manière de Lénine. Lequenne en sait quelque chose, ayant traversé tant de multiples scissions et magouilles dans le mouvement trotskien depuis la guerre. Ce qui ne l'empêche de poser au maître es quantité. Une organisation c'est son nombre et ça fonctionne comme l'armée. Le camarade de Trotsky au comité central, Joseph Staline n'avait-il pas dit un jour : « le pape ! Combien de divisions? Lequenne déplore une Opposition chaotique, dont les membres « sont marginalisés du fait de la faiblesse de leurs organisations ». Ce qui évite au docteur Lequenne de nous parler du contenu. Quel intérêt y a-t-il à mettre Nin et Bordiga sur le même plan ? Minorer le rôle et la place de Bordiga est une obsession chez les trotskistes indélébiles. L'élite mondiale du communisme gouvernemental est en Russie pas au-delà, dira-t-il plus loin : « Hors d'Urss aucun PC n'avait alors de cadres du niveau des proches de Trotsky ».
Les séquences du livre tentent de faire croire à un souci internationaliste, bien qu'en restant focalisé sur la bagarre entre apparatchiks dans l'Etat russe, mais c'est un cloisonnement de constats pas une analyse matérialiste de l'interaction des événements dans le monde ni une capacité à situer dans quel cours historique on se trouve. La grève générale de 1926 en Angleterre ? Elle ne risque pas d'être révolutionnaire, et il est fort probable que les ouvriers anglais ont été aussi affectés que les ouvriers allemands par ce qu'ils ont su, ou plus ou moins, sur la dictature de l'Etat-parti contre les ouvriers à Petrograd et à Cronstadt6.
Les oppositionnels à l'Etat-parti de plus en plus contrôlés par le clan de Staline ont beau se promener dans les usines, où Trotsky se fait encore applaudir, et certains prôner la sortie de ce parti étatique, rien n'y fait. La violence de l'Etat-parti s'accroît sans vergogne. Lequenne veut toujours faire passer Trotsky pour un héros et lui prête ce cri à une quinzième conférence du parti, sans citer sa source, et qui est donc un mensonge ; c'est Bordiga à un plénum de 1926 qui confronte Staline alors que Trotsky se tait.
On a droit à une bonne description de la façon dont l'Etat russe, et pas seulement Staline, a saboté la révolution chinoise, que Trotsky a défendue, mais en restant encore aux côtés de « son » Etat national. Le chapitre est bouclé avec l'avènement de Mao et sa « révolution victorieuse », vingt ans plus tard. Pabliste un jour, pabliste toujours le Lequenne !
La révolution reste une question militaire pour tout apparatchik trotskien. Lequenne se régale à montrer un Trotsky plus belliqueux que Staline en cas de guerre contre « l'Etat ouvrier dégénéré » ; ce que le trotskysme en son entier fera sien lors de la seconde boucherie mondiale où la révolution sera sensée s'exporter à coups d'orgues de Trotsky, pardon de Staline.
Trotsky, très marqué par son expérience ministérielle passée, reste un des premiers contestataires du premier ministre Staline ; il est scandalisé que Staline fasse appliquer les 35 heures7 : « alors que la journée de huit heures n'est même pas appliquée ». Lequenne s'est-il rendu compte qu'il tirait une balle dans le pied de son guru ?
Quelle joie pour Trotsky de voir défiler les chars de l'armée « rouge » depuis le promontoire des grands dirigeants du prolétariat disparu, défilés qui symbolisent non pas la révolution internationale mais la guerre impérialiste russe.
La persécution ne cesse pas, malgré parades militaires et visites aux usines. Trotsky se bat en vain au sein de l'aréopage étatique – il n'y a pas de frontières entre réunions du parti et du gouvernement – contre l'invention du « trotskisme » ; on avait déjà tué Lénine avec l'invention du léninisme. Il est insulté comme la plupart de ses commensaux, puis exclu. Ce n'est pas encore une autre version de Thermidor puisque la population et le prolétariat ne sont pas directement concernés. C'est un règlement de compte entre anciens et nouveaux ministres d'Etat « prolétarien ». La description des éliminations successives est fastidieuse, ne sert à rien, et évite de réfléchir sur l'erreur de la collusion parti et Etat. Les clichés radotés d'un marxisme bègue n'expliquent pas le triomphe du capitalisme d'Etat comme préparation à la guerre mondiale : « Staline impose son bonapartisme par la terreur » ; et toujours Trotsky se calque sur la révolution française alors que toutes les conditions sont différentes et qu'il est fallacieux de tirer de mêmes conclusions à partir de prémisses sociales, politiques et temporelles différentes historiquement.
Le rappel du tournant « ultra-gauche », classe contre classe, qui permet, regrette Lequenne le renforcement de la social-démocratie, n'est qu'un argument pour le trotskisme à l'époque où il était encore ado à exalter le tournant des Front uniques de préparation... à la guerre. Mais cela Lequenne évite de le rappeler. On reste résolument dans la caserne russe ; dékoulakisation, industrialisation forcenée et goulags, et détails glaçant de la dictature de « l'Etat ouvrier dégénéré » n'empêchent pas les divers trotskiens jusqu'à Lequenne de prétendre le régime stalinien meilleur que le capitalisme libéral, particulièrement dans les années 1950 où, haut membre dirigeant de la IV e d'opérette, il se prenait pour le nouveau parti mondial avec deux douzaines de personnes dans le monde européen.
La fin des années 1930 montre un Trotsky qui se goure à peu près sur tout. Il croit à une révolution en Espagne puis en France, en même temps qu'il affiche des positions ahurissantes de soutien aux tueurs staliniens en terre ibérique (cf. mon livre sur la guerre d'Espagne). Toutes les analyses que répercute Lequenne ne sont que complots, assassinats, appels à l'union antifasciste foireuse, épisodes militaires, le tout en prétendant parler au nom d'un prolétariat déjà amorphe. Lequenne ne comprend pas le rôle délétère fondamental des brigades internationales créées par l'Etat impérialiste russe, car, au moment de la guerre d'Espagne il est- clairement impérialiste.
Alors que des centaines puis des milliers de prolétaires sont tués ou vont être tués au cours de cette fin des années 1930, Lequenne nous sort cette phrase incongrue : « C'est la IV e internationale qui allait souffrir le plus de l'apparition sur la scène mondiale du caractère contre-révolutionnaire du stalinisme ». Franchement creux. Le stalinisme n'est même pas contre révolutionnaire, comme le nazisme c'est le boucher auquel on a donné la viande et qui la découpe. L'Etat « prolétarien » avait opéré déjà à la contre révolution en tirant sur les ouvriers à Petrograd et à Cronstadt, et en les entraînant au casse-pipe dans des guerres de conquête antirévolutionnaires.
Dans sa postface, Lequenne déçoit doublement. S'il assure que « Trotsky avait bien montré que l'Etat ouvrier dégénéré ne répondait à aucune des caractéristiques définissant le capitalisme » (ah bon ! Où et quand?), il ose montrer les limites du maître : « sa notion de 'bureaucratisation' était d'une faiblesse extrême »8. Il ne peut comprendre l'essentiel, que la contre révolution commence avec l'identification du parti à l'Etat, ou sa confusion avec le gouvernement. Et ensuite que, en effet, comme l'avait constaté Lénine, l'Etat bolchevique s'est mis à fonctionner comme un capitalisme d'Etat, avec les mêmes caractéristiques que l'Etat bourgeois au fond : exploitation des ouvriers par un capitalisme collectif, soumission au rendement, encadrement d'une production effrénée dans une course aux armements épuisante au bout d'un demi siècle.
Décevant car fragilisé notre ami Lequenne trostkiste toujours, il ne sait plus où il en est sur cette histoire d'Etat ouvrier dégénéré, minable tunique au soutien critique invraisemblable pendant tant d'années à un socialisme irréel et surtout dictature féroce. Il ose un vague « collectivisme bureaucratique ». Mais il rend l'âme, déplorant que toutes les chapelles trotskiennes aient tant varié et éprouvé des difficultés à défendre éternellement le pseudo « Etat prolétarien », il refile la patate chaude à l'impuissance théorique et politique de ses propres collègues : « les disciples de la 4 e internationale (le) défendaient sans explications théoriques suffisantes ». S'il concède quelques erreurs à Trotsky c'est pour assurer qu'il eût toujours raison. Sur le régime stalinien il voudrait bie qu'on le suive dans son introspection personnelle – la nomenklatura fut-elle un système instable ? Une caste ?
Nous le laissons à son questionnement urbi et orbi. Le mouvement maximaliste dans ses meilleures expressions théoriques a tiré le bilan de l'échec d'Octobre, de la nécessité pour les partis communistes et les organismes prolétariens de ne pas s'identifier à l'Etat transitoire. Je renvoie à mon livre « Dans quel Etat est la révolution ? » et aux tonnes d'articles non publiés par le CCI sur ses débats internes sur le déroulement de la période de transition qui ne pourra absolument pas prendre comme base de référence l'expérience en Russie, et, à une autre échelle devra éviter les mêmes erreurs. Mais il ne faut pas compter sur le trotskisme pour en discuter, ni approcher le problème. Ils sont restés dans les cadres du stalinisme et c'est pourquoi ils sont morts théoriquement pour toute approche de la théorie communiste.
Pour résumer le point culminant de la contre révolution c'est quand ils ont commencé à reparler russe au comité central du parti et dans l'Internationale (la troisième).







NOTES


1Michel Lequenne est tout de même en désaccord avec une officine de sa mouvance « pabliste » les jeunots de Wikirouge : « en mars 1921 a lieu le 10e Congrès du PC, et au même moment éclate la révolte de Cronstadt. Celle-ci fut un révélateur de l'ampleur de la rupture du lien avec les masses. L'ensemble de la direction bolchévique, tous courants confondus, accepte la répression des insurgés. On craint alors que la contre-révolution s'empare de Cronstadt (même s'il apparaît rétrospectivement que la guerre civile était déjà gagnée). Malgré les désaccords importants qui les divisent (Opposition ouvrière, décistes...), l'esprit de citadelle assiégé est tel que les congressistes acceptent la suppression du droit de fraction ».
2Toutes les révolutions ou les événements sociaux majeurs font l'objet du soupçon infamant de complot ou résultat de quelque sordide manipulation. Il est notoire que mai 68 a été un complot américain pour faire tomber De Gaulle...

3 Sa petite fille trotskienne et mélanchonienne , membre de l'éphémère parti pirate démocrate soc, Sophie Wahnich avait proposé une nouvelle interprétation des massacres : le peuple parisien d'alors (bof une foule de petits boutiquiers et de paysans arriérés) aurait exercé lui-même sa vengeance, face aux atermoiements de ses classes dirigeantes qui refusaient de juger ceux qui étaient considérés comme criminels ou traîtres. Le risque d’un mouvement de violence populaire généralisée avait d’ailleurs été avancé à la tribune de l’Assemblée par Santerre, le 20 juin 1792, puis par un représentant de la Commune le 17 août. Pour Sophie Wahnich, nulle vacance du pouvoir : l’Assemblée détient encore le pouvoir de faire la loi. On dispute encore pour savoir si Marat et Danton ont appelé à l'action les « septembriseurs ». La violence de septembre est irrationnelle, non-politique, inutile à la révolution, mais inévitable car l’Assemblée n’a pas su la traduire politiquement. La formation trotskienne, et même « pabliste », de cette Sophie en dit long sur les limites politiques de la formation dans les écoles trotskistes. La violence est compréhensible si elle provient de n'importe quelle couche pauvre, et c'est pourquoi tant d'intellos trotskiens sont les collabos du fascisme islamique.


4Bordiga est évoquer trois fois de façon elliptique et méprisante : « ne démord pas de l'antiparlementarisme », « est considéré comme trotskiste par Zinoviev », « l'opposant Bordiga » (p.271) ; est aussi évoqué un parti communiste italien « sans grande implantation » (qui) se garda du front unique » ; pour le trotskien lambda une organisation c'est avant tout un chiffre, le nombre de recrues « embrigadées » dans « l'armée révolutionnaire » . Il n'y a qu'un messie : Léon Davidovitch. Soyons sarcastique, pendant que Trotsky blablate et fulmine contre la « bureaucratie » cela lui évite de remettre en cause sa complicité avec cette même bureaucratie mais nous permet de déplorer qu'il ait enfanté autant de milliers de larves admirateurs de son rôle de commis d'Etat … anti-prolétarien.
5Lequenne est en total désaccord avec Trotsky sur le sujet, puisque, citant Victor Serge, lequel «  a révélé en privé Trotsky confiait que la révolution prolétarienne ne pouvait s'accommoder de coups de force militaire, que ce n'est pa s ce qui peut motiver une vraie révolution ». Et paf pour son mauvais disciple.
6Il est curieux que les historiens et les militants ne se penchent jamais sur la réception des informations à l'époque, mais reste le nez collé à tel événement sans jamais analyser ses répercussions et le degré de perception des populations. J'aimerai qu'on nous décrive comment a circulé l'info sur Cronstadt. Si elle a été bien diffusée par les anarchistes, comment les affidés de Moscou l'ont contré ou pas. Pour avoir vécu longuement dans les années du rideau de fer, je peux témoigner qu'il était difficile de démontrer à un stalinien ou à un trotskiste qu'il existait des camps de prisonniers en Russie, on s'entendait répondre : « tu lis trop Paris Match ou Le Figaro ». Dans les années 1920 ce pouvait être encore pire alors qu'un grand nombre d'ouvriers ne savaient pas lire.
7Oui oui, ce n'est pas une blague. Staline est prêt à tout pour séduire les masses désorientées, même avec des réformes sans lendemain et des beaux discours.
8En effet comme je l'ai démontré plus haut.